Enfance

Quand j'étais petite, il y a bien longtemps je vous l'accorde, j'allais en vacances chez ma mémé, à la campagne, à Chauvigny. Ou bien, j'allais à Cléder dans ma Bretagne et cet endroit à l'époque était un peu le trou du cul du monde et méritait bien son nom de Finistère...

Le jeudi (c'est à dire le mercredi) je le passais chez ma manoue. A Paris, dans le 11 ème arrondissement, juste au-dessus d'un immense café-brasserie, et surplombant la rue de la roquette.

Le reste du temps j'étais chez moi, à Vincennes.

Je n'allais jamais ailleurs que ces endroits. On peut se dire maintenant que c'était très réducteur, que vraiment la pauvre fille, elle n'a jamais voyagé, rien vu de la France ou du monde, jamais goûté au soleil du sud !

Mais pourtant ! Il m'en reste tant de souvenirs ! Des images bien sur, les vaches passant au ras des fenêtres chez mémé pour aller rejoindre leur pré de l'autre côté du village, la plage immense et blonde battue par le vent à Cléder, les marchands de 4 saisons chez manoue qui s'étendaient tout le long de la rue de la roquette jusqu'à l'ancienne prison...

Il me reste tant de bruits en tête, tant de petits métiers dont je me souviens... Qu'est ce qu'elle a été riche mon enfance !

Je me souviens de l'eau qu'il fallait aller chercher à 1 km chez mémé, avec une charette à bras surmontée d'une énorme barrique. Croyez moi, on économisait l'eau ! Je me souviens dans la grange de la cuvette en émail blanc et bleu dans laquelle on versait le matin ce qu'il fallait d'eau (pas trop) afin que TOUT le monde se lave les mains DEDANS, TOUTE la journée ! Je vous raconte pas la couleur de l'eau le soir venu... Mais c'était comme ça et était-ce sale au fond ? Cela choquait la petite citadine que j'étais mais avec le recul, c'était beau... Il y avait à Villeuneuve une dame qui passait dans les maisons avec une espèce de brouette sans côtés, c'était la "laveuse", elle prenait le linge sale et allait le laver au lavoir à grands coups de battoir, de savon de marseille et d'eau claire ! C'était une grande femme forte et puissante, je me souviens qu'elle me faisait un peu peur ! Je me souviens du lapin qui était dans le clapier au fond de la cour aux poules quand on arrivait pour les vacances mais qui n'était plus là à la fin (j'ai mis un peu de temps à comprendre qu'il avait fini dans nos assiettes !) Et d'ailleurs il n'était pas rare d'entendre passer le marchand de "peaux de lapin" qui récupérait les peaux des lapins mangés pour qq piècettes qui étaient cependant bienvenues... Je me souviens du grille pain, fabriqué par mon grand-père avec du fil de fer et qu'on posait devant les braises de la cheminée pour faire griller le gros pain (et zut en été on avait pas de pain grillé !). Je me souviens du lit glacé et humide le soir dans lequel on se jetait en courant parce que l'étage n'était pas chauffé, et on en mourrait pas !

Je me souviens qu'au camping de Cléder il fallait payer la douche chaude 5 Francs, parce que déjà il fallait économiser l'eau, et qu'on limitait ainsi le nombre de douches que les campeurs étaient prêts à payer ! Je me souviens aussi des algues noires qui séchaient sur la plage avant d'être ramassées le lendemain par les goémoniers... Je me souviens qu'il n'y avait pas de club enfants et que pour s'amuser on inventait des enquêtes à travers le camping, on faisait des grandes dinettes en ramassant des herbes folles, on dévalait les dunes assis sur des cartons ! Qu'est ce qu'on s'amusait !!!! Je me souviens des artichauts qui poussaient tout le tour du camping et qu'on achetait pour 50 cts les 4, les paysans étaient contents, c'était le prix de la tonne à la coop !

Je me souviens du métro rouge et vert, brinquebalant sur la ligne neuf pour aller chez ma grand-mère. J'entends encore son bruit ! Je me souviens des pastilles vichy en petit paquet ovale que mon grand-père m'achetait à la tirette sur le quai du métro à Nation en attendant au changement. Un jour il s'est trompé il les a pris à l'anis, et je déteste l'anis. Je n'ai pas osé lui dire. Il était si content de son cadeau hebdomadaire. Il me donnait aussi 5 francs en me disant de ne pas le dire à ma grand-mère, et elle me donnait 5 francs en me disant de ne pas le dire à mon grand-père ! Toute les semaines je me retrouvais à la tête d'une énorme fortune de 10 francs ! Ce qui me permettait de m'acheter Pif Gadget, puis plus tard 15 ans, puis plus tard 20 ans.... Et aussi d'économiser pour les cadeaux de fêtes des mères et m'acheter des vêtements pour aider mes parents. Chez manoue il fallait traverser la cour ou la concierge avait sévi dans un local sordide à droite en entrant mais qui servait de débarras aux propriétaires et j'avais un peu peur. Et puis monter l'escalier sans faire de bruit, pour ne pas déranger Monsieur l'Huissier qui faisait son sale boulot dans ses bureaux du 2ème étage, ou Mme Fresco, petite vieille juive, fort vieille et fort juive qui semblait tenir debout par miracle ! Elle avait survécu aux rafles de la guerre. Elle et un de ses fils. personne d'autre de la famille... Cependant ma grand-mère me disait de n'accepter aucun bonbons juifs, et de ne jamais entrer chez elle ! On n'était pas anti-sémites mais il y avait des relents de méfiance.... Je me souviens du marchand de la loterie nationale qui vendait des billets "gueules cassées", de la remailleuse à qui on portait les bas filés et qui les réparait, du marchand de couleur, du prisunic qui me semblait merveilleux par son abondance et sa diversité !

Je me souviens de Vincennes, de la Mairie avec sa coupole magnifique et le tapis rouge dans l'immense escalier. Quand j'y allais j'avais l'impression d'être cendrillon ! Il y avait aussi une porte à tambour ! Et un appariteur qui se tenait là toute la journée comme un portier dans un hôtel de luxe ! Je me souviens du bois de vincennes qui fut notre seul terrain de jeux, du manège tenu par deux petits vieux tristes et doux, des balançoires auquelles on avait accès que SI on faisait un tour de manège avant, des boites de conserves percées remplies de cailloux qu'on nous mettait dans la main pour faire du bruit pendant que le manège tournait... Je me souviens du rocher du Zoo que je voyais de ma fenêtre de chambre avec parfois tout en haut un chamois égaré ! Je me souviens des représentations de théatre pour enfants, toujours des contes de grimm ou andersen, des concours de costumes à Mardi-Gras, des diabolos grenadine siroté à la terrasse d'un café au soleil en revenant du bois, je me souviens des "pépitos" (sortes d'esquimaux au citron) que j'allais acheter à l'épicerie du coin l'été car on avait pas de congélateur et je revenais en courant pour qu'ils ne fondent pas ! Je me souviens de la poste à l'autre bout de la ville où l'on allait téléphoner à ma grand-mère dans des taxiphones bleus dans lesquels on glissait un petit jeton fendu. Ma grand-mère avait le téléphone chose rare à l'époque. Je me souviens que je lisais beaucoup, que je faisais beaucoup de vélo au bois, et que j'adorais me faire des cabanes dans ma chambre sous mon bureau pour me cacher moi et mes poupées. On jouait à la guerre, ou aux cow-boys et aux indiens. J'étais plutôt un cow-boy, mais jamais une fille molassonne qui se laisserait attraper comme une mouche ! Je me souviens qu'il y avait des usines pas loin de chez moi, une qui fabricait des biscottes et vendait sa production râtée à des prix défiants toute concurrence, on appelait ces grands sacs blanc "les biscottes cassées" et je n'en ai jamais mangé de meilleures depuis ! Il y avait aussi l'usine de madeleines, qui faisait des petites madeleines longues et délicieuses ! Il y avait l'usine de parfums et qu'on on passait devant pour aller au marché l'odeur était écoeurante, il y avait aussi, et ça c'est plus rigolo, une usine de suppositoires, où beaucoup de femmes de mon immeuble travaillaient ! Bref il y avait des petites unités de productions un peu partout dans la ville, et les gens avaient un job et en vivaient très correctement. Je me souviens aussi du bougnat qui avait à l'entrée un grand plat de museau en vinaigrette avec plein d'ail, de persil et d'oignons, ma mère adorait s'en acheter mais l'odeur était pour moi insoutenable, je ne voulais même pas y entrer ! Je me souviens du marché avec son marchand de pommes de terre qui vendait des dizaines de sortes de patates dont ma mère m'expliquait les usages, afin qu'à l'avenir je sois une bonne ménagère, et surtout il vendait des petites pommes de terre grattées qui trempaient en attendant dans une immmense bassine pleine d'eau ! Ma mère en achetait tous les samedis et elles accompagnaient le bifteack haché de cheval que l'on mangeait tartare... tous les samedis...

Je pourrais vous parler aussi de toutes les odeurs riches, formidables, connotées qui ont accompagné mon enfance, le fumier à côté de chez mémé, l'odeur des poules et des bouses de vaches sur la route, le feu de bois, l'odeur de moisi frais d'une maison mal chauffée et mal isolée, l'odeur du savon de marseille, de la savonnette à l'amande douce très prisée pour se laver, l'odeur du charbon dans la salamandre, l'odeur de mes cheveux qui grillaient quand on me faisait mes anglaises et ma mère qui disait "ça sent le cochon grillé", l'odeur du vinaigre qu'on mettait dans les fraises pour empêcher soi-disant d'avoir une allergie, l'odeur du pain qui cuisait chez le boulanger d'à côté, l'odeur des algues qui sèchent, l'odeur du grésyl dans les toilettes de la campagne, l'odeur de la cuisine chez ma mémé, qui était différente de l'odeur de la cuisine chez ma manoue, qui était différente de l'odeur chez moi, l'odeur du tabac froid de mon père le matin, l'odeur du pâté hénaff dans l'auvent de la caravanne, l'odeur du café-chicoré qui passait pendant un temps fou le matin dans la cafetière à chaussette, l'odeur des marronniers du bois au printemps, en été, à l'automne, en hiver... L'odeur de javel quand je rentrais chez moi et que maman avait fait le ménage, l'odeur de désinfectant citronné à l'école après les élections, l'odeur chez le fromager, chez le charcutier, chez le poissonnier, l'odeur de la fin du marché, l'odeur du bois ciré, l'odeur....

L'odeur de mon enfance, entre la Vienne, la Bretagne et Vincennes, une enfance sans VVF, sans piscine, sans club enfants, sans côte d'azur, sans Tunisie, sans Iles lointaines, sans trop d'argent... mais une enfance. Une belle enfance.

J'espère que mes enfants pourront se souvenir de la leur comme cela, dans vingt ans...



06/03/2010
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